Alors que la Confédération a reconnu un crime contre l’humanité en février dernier, les Yéniches et les Sintis attendent toujours des mesures concrètes. La Commission contre le racisme plaide pour des recherches historiques et pour des places d’accueil destinées aux nomades suisses.
Pour Ursula Schneider Schüttel, «les discriminations continuent et nous devons prendre des mesures». Présidente de la Commission fédérale contre le racisme depuis un peu plus d’une année, la socialiste fribourgeoise insiste: «En réitérant les excuses formulées en 2013 aux victimes de mesures de coercition à des fins d’assistance, le gouvernement n’est pas allé assez loin. Maintenant, il faut faire toute la lumière sur cette histoire.» Dans une prise de position publiée ce jeudi, la commission écrit: «La persécution systématique et à caractère raciste des Yéniches et des Sintis exige une vraie reconnaissance et un juste traitement.»
Le 20 février dernier, par la voix de la conseillère fédérale Elisabeth Baume- Schneider et à la suite d'un avis de droit très attendu, la Confédération a reconnu un crime contre l'humanité pour la première fois de son Histoire. Tout au long du XXe siècle, et surtout entre 1926 et 1973, les Yéniches et les Sintis suisses ont été persécutés. Ils ont été emprisonnés sans avoir commis de crime et parfois stérilisés contre leur gré. Au total, près de 2000 enfants ont été arrachés à leurs parents pour être placés dans des foyers ou des familles, avec la participation des autorités et la bénédiction ou le silence de l'ensemble de la société. L'Etat ajoué un rôle fondamental dans ces persécutions. La fondation Pro Juventute aussi.
«L'important, ce ne sont pas les excuses, mais la reconnaissance de l'Histoire» Relativisée par le Département des affaires étrangères et l'Ofïice de lajustice pendant la consultation, la lettre rédigée par le Conseil fédéral au moment de la reconnaissance du crime contre l'humanité avait indigné les Yéniches. Membre de la Commission contre le racisme et elle-même Yéniche, Isabella Huser corrige: «Pour nous, l'important, ce ne sont pas les excuses, mais la reconnaissance de l'Histoire. Nous voulons que la société prenne conscience de ce qui s'est passé pour que pareille discrimination ne se reproduise plus jamais.» Elle ajoute: «Jusqu'à présent, le dialogue avec l'Office fédéral de la culture a été difficile. J'espère que cela va changer.»
Le 20 mai prochain, les représentants des nomades rencontreront les collaborateurs de l'OFC, pour une «réunion préparatoire visant à définir les conditions-cadres avant le lancement du processus». Pour Ursula Schneider Schüttel, «avec notre prise de position, nous espérons soutenir la communauté au moment où le processus débute».
Dans le détail, la commission plaide pour une reconnaissance sur tous les supports de la Confédération de la persécution spécifique des Yéniches et des Sintis, une recherche historique approfondie sur le sujet, l'intégration de cette page sombre de l'Histoire dans les livres scolaires, des places d'accueil pour les nomades suisses, et le respect des principes définis par Louis Joinet, magistrat français et spécialiste des droits de l'homme. Ces derniers définissent les devoirs de l'Etat dans le traitement du passé. «Nous voulons savoir qui sont les criminels»
L'Office fédéral de la culture «a pris note de la prise de position de la Commission fédérale contre le racisme», mais «il ne lui revient pas d'en commenter le contenu». Selon la responsable de la communication, Anne Weibel, l'Office a été chargé de «mener un dialogue avec les organisations des Yéniches et des Sintis sur la nécessité de prendre d'éventuelles mesures supplémentaires pour faire face au passé».
Elle ne se prononce pas sur les principes de Joinet, chers aux Yéniches. Au cours du traitement de ce dossier, ils avaient déjà été recommandés dans un rapport signé en 2023 par Mô Bleeker, désormais conseillère spéciale du secrétaire général de l'ONU. Pour Sandra Gerzner, qui préside l'association Citoyens nomades, «avec cette première discussion, nous avons l'espoir que le Conseil fédéral prenne des mesures à la hauteur du crime qui a été commis, mais nous avons peur de nous réjouir trop tôt, parce que peu de choses concrètes ont été faites jusqu'ici». Elle tient particulièrement à «un vrai travail de mémoire».
Elle développe: «Jusqu'ici, seuls les 600 dossiers de Pro Juventute qui n'avaient pas été détruits ont été analysés, alors qu'il doit rester des archives dans les communes, les cantons et les institutions qui ont participé à ce crime. Nous voulons savoir ce qu'il s'est passé et qui sont les criminels.» Dans l'immédiat, elle espère que les communes se montreront flexibles avec les Yéniches pendant l'été à venir: «Ce serait déjà une belle avancée.»